Abd el-kader : un spirituel dans la modernité

Actes des colloques organisés à Damas (octobre 2008) et à Strasbourg (mai 2009) autour de l’Emir Abd el-Kader. Edité par Albouraq, Paris, 2010, 334 p.
Présentation :
« Rendre Dieu à l’homme et l’homme à Dieu » : cette qualité que Lamartine reconnaissait au prophète Muhammad s’applique, sans surprise, à Abdel-Kader (m. 1883). Les soufis expriment cela à leur manière : seul l’être humain ancré à la fois dans l’Unicité et dans la multiplicité est susceptible d’avoir une vision intégrale de la réalité.
Eviter le double écueil d’une tradition sclérosée et d’une modernité dépourvue d’âme : Abd el-Kader a pressenti de façon précoce cet enjeu, propre à toute époque mais qui apparaît comme démultiplié de nos jours. Opposer l’une et l’autre ne peut que générer une conscience schizophrénique, à l’origine des intégrismes religieux ou laïques que nous connaissons.

 

Pour Abd el-Kader, la tradition spirituelle authentique ne peut être vivifiée qu’en s’actualisant dans l’ici et maintenant, en assumant les réalités sans cesse renouvelées du temps et du lieu.
Les textes présentés dans cet ouvrage sont issus de deux colloques organisés à Damas (octobre 2008) et à Strasbourg (mai 2009). Ils reflètent différents aspects de la vie et de l’oeuvre d’un spirituel des temps modernes, qui a incarné cet équilibre délicat et est devenu, selon l’adage soufi, le « fils de son époque » (ibn waqtihi).

Site de l’éditeur : Albouraq.
Partenaires : Groupe d’Etudes Orientales, Slaves et Néo-helléniques – GEO et AISA.
Extrait de l’article d’Eric Geoffroy : « Métaphysique et modernité chez Abd el-Kader : la photographie comme théophanie », dans Abd el-kader : un spirituel dans la modernité.

 

Si le soufi est bien le « Fils de l’instant » (ibn al-waqt), on peut dire, sans faire de mauvais jeux de mots, qu’il est aussi le « Fils de l’instantané », ce dernier terme appartenant en propre au vocabulaire de la photographie [1]. Le soufi est par essence « fils de son époque » (ibn waqtihi), car la doctrine spirituelle, la métaphysique, ce que Abd el-Kader appelle al-‘ilm al-ilahî, est pérenne, toujours actuelle.

 

Abd el-Kader est contemporain de l’invention de la photographie (inventée en 1839), c’est-à-dire d’une des manifestations majeures de la modernité émergente : à partir d’elle s’est déployée toute la civilisation de l’image, fixe ou animée, et des médias. Or, si la photographie fut condamnée à ses débuts par les oulémas conservateurs, elle suscita également une extrême méfiance de la part de nombre d’intellectuels et d’artistes européens ; Balzac, Baudelaire, de Nerval, … Superstitieux, un Théophile Gauthier par exemple pensait que chaque photographie prise captait une part du spectre humain, et entamait en quelque sorte leur âme.

Abd el-Kader n’a pas été le seul, parmi les savants musulmans de la deuxième moitié du XIXe siècle, à accepter la photographie, mais au total ils sont restés rares [2]. Il entretenait un rapport très positif avec le portrait et tout particulièrement avec la photo. Celle-ci était pour lui une « allégorie » moderne du miroir, au symbolisme tant travaillé par la tradition soufie [3].

Abd el-Kader intègre en effet la photographie parmi les « miroirs » (al-marâyâ), qui sont eux-mêmes des « corps polis » (al-ajsâm al-saqîla). Il en traite à deux reprises dans le Mawqif 248, qui contient précisément de longs développements sur le miroir. La photographie y est appelée tantôt « l’appareil solaire » (al-âla al-shamsiyya), c’est-à-dire qui distribue la lumière [4], tantôt « l’appareil à cire » (al-âla al-sham‘iyya), soit la « lanterne magique » dans laquelle la source de lumière était, avant l’invention de l’électricité, un chandelier ou une bougie [5].

[1] Le premier photographe à avoir utilisé l’expression « instant décisif » concernant la photographie est Henri Cartier Bresson, dans la préface d’un album publié en 1952 (renseignement communiqué par A. Bouyerdene).

[2] Itzchak Weismann cite l’exemple du mufti hanafite de Damas, Mahmûd Hamza (m. 1887), qui fut critiqué par les oulémas conservateurs de la ville pour s’être fait photographier : Taste of Modernity – Sufism, Salafiyya and Arabism in Late Ottoman Damascus, Leyden, Brill, 2001, p. 218.

[3] A. Bouyerdene, Abd el-Kader – L’harmonie des contraires, Paris, Seuil, 2008, p. 143-144.

[4] Il faut ici rappeler que le terme photographie vient du grec photo-graphein, qui signifie « dessiner avec la lumière ».

[5] Kitâb al-mawâqif, éd. critique de ‘Abd al-Bâqî Miftâh, Alger, 2005, I, 592 : nous utiliserons toujours cette édition arabe au long de l’article, sous l’abréviation Maw.

« La lanterne magique était également un procédé de projection sophistiqué d’ombres chinoises, qui fut à l’origine du cinéma ; l’autobiographie d’Ingmar Bergman s’intitule ainsi Laterna magica. .

 

Abd el-Kader justifie d’ailleurs l’usage de la photographie en affirmant que le « soleil » de celle-ci « n’enlève rien à notre individualité » ; en conséquence, « nous pouvons donc, sans violer le Coran, laisser reproduire indéfiniment l’aspect de notre physionomie [6] »

Si Abd el-Kader a su accueillir la photo en plaçant d’emblée ce phénomène physique dans une perspective métaphysique, c’est parce qu’il était le disciple et l’héritier d’Ibn ‘Arabî, dont il a actualisé l’enseignement. Comme son maître, il professe la doctrine de la « théophanie » (tajallî ilahî) perpétuelle en ce monde. Dieu se rend constamment manifeste (jalî), il se mire dans le cosmos, dans des supports plus ou moins polis.

 

D’évidence, l’être pleinement réalisé, « l’Homme accompli » (al-insân al-kâmil), qu’il s’agisse de l’Adam primordial ou de Muhammad et, dans une moindre mesure, des autres prophètes, est un réceptacle privilégié, car limpide, du miroir divin. Dans cette expérience des tajalliyât, l’image, ou la forme (sûra), le visage (wajh), sont des instances intermédiaires, à la fois physiques et symboliques, indispensables. C’est ainsi qu’Abd el-Kader vit en songe qu’Ibn ‘Arabî lui présentait un écrit scellé : Abd el-Kader l’ouvrit et y découvrit sa propre image [7] ; l’on sait par ailleurs que, lors de ses contacts subtils avec le maître andalou dans le monde imaginal (‘âlam al-khayâl), Abd el-Kader voyait souvent celui-ci sous une forme imagée, notamment celle du lion [8] […].

[6] Cité dans E. de Girardin, Voix dans le désert. Questions de l’année 1868, Plon, Paris, 1870, p. 271.

[7] Mawâqif, II, 347.

[8] Maw., II, 328.